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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 22:43

Malgré la fermeture du Modern, le Familia continuait à ronronner avec un film et ses trois séances hebdomadaires, ses musiques classiques à l’entracte, toujours les mêmes sur les vinyles plus que rayés, « le pont de la rivière Kwaï » qui annonçait la reprise de la projection, André qui faisait la morale, Roger qui faisait le teigneux, M. Laune qui venait philosopher le dimanche après-midi et voir le film le dimanche soir. Il aimait bien taquiner Roger. Comme il le disait lui même : « il mettait vingt sous dans le bastringue », et ça démarrait au quart de tour. La machine Roger n'avait pas besoin d'être graissée, huilée, révisée. Il suffisait de l'amorcer en abordant un sujet politique, ou de lancer une affirmation bien placée et ça démarrait au quart de tour. Ah si les constructeurs de voitures français avaient su fabriquer des modèles « Roger », l'industrie automobile se porterait beaucoup mieux. Inusable, jamais décevant, toujours fidèle au poste, la « Roger » répondait toujours à nos attentes. Ces petits sketches se déroulaient le plus souvent dans le hall du cinéma, après le démarrage de la projection du film. M. Laune avait beaucoup d'humour et de subtilité. Il savait très bien piloter la « Roger ».

En parlant du hall, celui-ci n'avait rien de ressemblant avec sa fonction. Le cinéma faisait partie d'un ensemble qui s'appelait « La maison des œuvres ». C'était un bâtiment qui avait été financé par une riche américaine en mémoire de son fils mort en France pendant la première guerre mondiale. Elle en avait fait don à la paroisse. Il y avait quatre ailes en carré avec une cour au milieu. Le cinéma occupait celle de gauche. La cabine donnait sur la façade, ainsi que, en toute logique, le hall d'entrée, le logement de la concierge et le bar des anciens où on pouvait manger des frites et boire un coup le dimanche. Le bâtiment du fond longeait la rivière, la Lys. Il était occupé au rez-de-chaussée par la société de gymnastique la St Georges. A l'étage, l'Amicale St Édouard, une salle de billard, qui fut remplacée par le foyer de jeunes « Foyer des copains ». Le second étage était inoccupé et délabré. A droite, plusieurs locaux servaient à entreposer le matériel de la kermesse des écoles libres, à l'activité de tir à l'arc, au garage à vélos et aux toilettes. Ceux-ci se trouvaient donc à l'extrémité du bâtiment par rapport au cinéma. Les clients devaient traverser la cour en diagonale pour s'y rendre. Autrefois les pissotières s'étendaient dans une grande pièce. On pissait sur le mur et l'urine s'évacuait dans une rigole qui longeait trois murs de cette pièce. Enfant, je m'amusais à observer la progression de ce torrent urinaire et j'inventais des tas de scénarios : une troupe de cavaliers qui partaient à l'assaut, les gaulois de Vercingétorix qui recevaient des renforts pour aller combattre César, une rivière en crue, etc. Après tout, on était au cinéma non ! Parfois, des papiers, divers détritus empêchaient le bon écoulement, et c'était l'inondation de la Lys. Plus question de rêver, il fallait faire attention où mettre les pieds.

Vue aérienne de la maison des oeuvres. Au fond la salle de cinéma. A droite salle de gymnastique. A gauche, bar des anciens, logement de la concierge et cabine de projection donnant sur la rue.

Vue aérienne de la maison des oeuvres. Au fond la salle de cinéma. A droite salle de gymnastique. A gauche, bar des anciens, logement de la concierge et cabine de projection donnant sur la rue.

Le Rexy, rue de Béthune à Lille
Le Rexy, rue de Béthune à Lille

Mais le hall servait aussi de passage à ceux qui, par souci de sécurité mettaient leurs bicyclettes ou leurs mobylettes au garage à vélos du fond de la cour. Certains n'avaient pas le courage de couper les gaz et de pousser leur véhicule à moteur sur cent mètres. Ils traversaient le hall en pétaradant et en slalomant entre les piétons laissant dans leur sillage un nuage de fumée et des effluves nauséabonds de carburant consommé. Mais le pire c'était Zorro. Zorro était un curé qui logeait dans une maison adjacente à la maison des œuvres. Il était surnommé ainsi car il était grand, maigre, avait une voix gutturale et il portait une grande cape noire au dessus de sa soutane. D'autres, moins gentils, le surnommait Belphégor. Zorro avait la manie d'arriver systématiquement le dimanche après-midi au moment de l'entracte. Il descendait de sa « deux Tornado », ouvrait les battants de la grand' porte qui donnait sur la cour, ou le plus souvent, fayottant, Roger s'en chargeait en modélisant De Funès. Bien évidemment pendant ce temps le moteur tournait, la fumée se dégageait et il traversait le hall avec sa voiture pour la garer dans une partie du garage à vélos qui lui était réservée. Quand on voit les cinémas d'aujourd'hui, les superbes halls d'accueil, on a du mal à imaginer ce qui a pu exister.

Lassé de jouer les chaperons pour Patrick, je laissais celui-ci convoler avec sa Martine au Caméo d'Estaires. Je sympathisais avec une autre Martine, avec laquelle je sortais pendant quelques temps. Elle était légèrement plus âgée que moi, ce qui présentait l'avantage qu'elle avait le permis de conduire et une voiture. Il nous arrivait d'aller au cinéma à Auchel, par exemple, ou dans d'autres villes environnantes. Un jour elle proposa d'aller voir un film à Lille. Je fis donc la découverte de la fameuse rue des cinémas, la rue de Béthune. C'était un dimanche après-midi. Aujourd'hui piétonne, elle était encore accessible à la circulation et les trottoirs étaient encombrés par une foule de passants. J'y découvris les six cinémas de la rue. En venant de la place, sur la gauche, il y avait le Capitole, le Régent, le Familia. Au bout à droite se succédaient le Rexy, le Caméo et le Cinéchic.

Le Caméo, rue de Béthune à Lille
Le Caméo, rue de Béthune à Lille

Ce jour là nous allions au Capitole qui programmait « Les grandes vacances » avec Louis de Funès. Il y avait une foule énorme qui faisait la queue. Plusieurs caissières vendaient les billets. La personne qui était devant moi déposa un billet de dix francs au guichet. Celui-ci s'envola dans la caisse. La caissière ne le retrouva pas. La personne fut obligée de sortir un deuxième billet pour obtenir son ticket d'entrée. Cette scène m'effara. On ne rigolait pas dans les cinémas de Lille. C'est ainsi que je pris l'habitude de ne jamais lâcher mon billet avant que la caissière ne le saisisse. Nous nous sommes engouffrés dans un long couloir qui menait à une immense salle. L'orchestre devait au moins contenir neuf cent places. J'étais très impressionné.

Le Familia était programmé par l'OTCF (Office Technique des Cinémas Familiaux). C'était un organisme d'obédience catholique autrefois très puissant. Au fait de sa gloire il y avait 160 cinémas de la région Nord qui étaient adhérents. Son influence était telle que les distributeurs acceptaient de couper de scènes de leurs films pour complaire aux exigences morales des cinémas de curés. Pour programmer les films, M. Verheye, le responsable de l'O.T.C.F. S'appuyait sur les cotes de l'OCFC.

A la période que nous évoquons ce groupement était en déclin. Pour s'en sortir, les responsables quittèrent les locaux de la rue St Genois à Lille, pour s'installer rue Pascal. Ils y créèrent un service d’entrepôt et de vérification des copies. Autrefois ce travail était accompli par les distributeurs eux-mêmes. Ce service fut baptisé Socofilm. Il récupéra presque la totalité de la clientèle des distributeurs lillois. Seuls Paris Nord Distribution et un distributeur de séries B et de films érotiques continuèrent à gérer leurs stocks. J'imagine mal en effet, les employés de l'OTCF amenés à vérifier les copies de « Blanches fesses et les 7 mains ». Cette activité permit à l'OTCF de subsister malgré la perte substantielle d'adhérents due aux nombreuses fermetures de cinémas.

Le plan du Capitole à Lille

Le plan du Capitole à Lille

Vue extérieure de la cabine de projection
Vue extérieure de la cabine de projection

Une fois par mois, chaque jeudi, je m'empressais de me rendre à la cabine de cinéma pour consulter la programmation des semaines à venir, qui était jointe à la copie récupérée par M. Laune à l'arrêt du bus. Je faisais alors des pronostics sur les entrées. Ceux-ci correspondaient plus à mes souhaits et non à une prévision pragmatique. La réalité était bien souvent très en dessous des résultats espérés.

Un nouveau bénévole était arrivé au Familia. C'était un sacré gaffeur. Un jour qu'il avait neigé, pour taquiner le collègue qui projetait, il lança des boules de neige sur les vitres de la cabine. L'une d'elle fut brisée et elle resta un bon moment colmatée par du carton.

L'ampli à lampes
L'ampli à lampes

Pendant les projections l'opérateur s'installait sur un tabouret surélevé, entre les deux projecteurs. Accoudé sur l'ampli à lampes qui était fixé sur le mur, il pouvait ainsi suivre la projection. C'est ce que faisait Xavier ce dimanche de juillet à la séance de 17h30. C'était la dernière semaine avant la fermeture estivale du mois d'août. Pour siroter sa canette de bière il l'avait posée sur l'ampli comme nous le faisions tous. A un moment donné il trouva que le son était trop faible. Nous avions la possibilité de le modifier dans la cabine sans toucher à celui de la salle. Il fallait pour cela soulever le couvercle de l'ampli et tourner un bouton avec un tournevis. A ce moment là, je regardais tranquillement le film dans la salle. C'était un bon film d'action et il y avait de nombreux spectateurs. Soudain il y eut une coupure de son. Je sonnai pour prévenir le projectionniste. La projection s'arrêta. Je montai voir à la cabine ce qui se passait. En levant le couvercle Xavier avait renversé sa canette et l'ampli était inondé de bière. M. Laune arriva et tenta de le nettoyer. Roger y mit son grain de sel. Il proposa d'emprunter un sèche-cheveux à la concierge. Il avait comme ça de grands moments de génie notre Roger. Maurice, le mari de la concierge, arriva avec l'appareil et entreprit de le faire fonctionner au dessus des composants de l'ampli. Mais la panne s'éternisait. Cela faisait trois quarts d'heure que la projection était interrompue et les spectateurs s'impatientaient. Il fut décidé d'annuler la séance et de leur distribuer un billet exonéré pour un prochain film de leur choix. L'idée de Roger fut pourtant bonne et la séance de 20h30 eut lieu comme prévu.

En septembre 1968 je partais travailler à Lievin comme éducateur. Je travaillais deux week-ends sur trois, ce qui m'amena à relâcher ma présence au Familia. Je découvris les cinémas de cette ville, le Casino et l'Alcazar. Le Casino était bizarre. La cabine n'était pas dans l'axe de la salle et l'écran était en travers sur la scène. L'exploitant de ce cinéma n'était pas très agréable. Il avait appris que l'un de mes collègues était allé voir un film avec les enfants à Lens. Peu de temps après j'allai le voir pour réserver des places pour un film avec De Funès. Certain de remplir son cinéma il m'envoya balader.

  • Quand c'est un film qui ne marche pas vous allez à Lens et pour un film à succès vous voulez que je vous réserve des places.

Je parlai de cet accueil à Georges, un collègue qui avait de la bouteille et qui ne s'en laissait pas compter.

  • Vous savez monsieur, si tout le monde était comme moi vous n'auriez personne dans votre cinéma, car je n'y vais jamais. Alors si vous ne voulez pas nous réserver des places, moi je m'en fous complètement, c'est les gosses qui en compatiront, pas moi.

Suite à cette brillante intervention les places furent réservées.

L'Alcazar était un beau et grand cinéma, malheureusement bien trop grand pour le public qu'il accueillait. L'exploitant était sympathique et accueillant. J'y allais un dimanche avec Jean-Paul. C'était un dur, un ancien parachutiste. Nous y accompagnions une cinquantaine d'adolescents. A part notre groupe il y avait peu de spectateurs. Je crois me souvenir que le film était un péplum. Jean-Paul et moi nous étions placés de chaque côté du groupe de garçons. J'étais absorbé par le film lorsque j'entendis un grand fracas et je vis Jean-Paul tenant un jeune par le col de la veste, lui faisant parcourir la longueur du cinéma en un temps record et le propulsant littéralement à l'extérieur par la porte à double battants située au fond de la salle. Elle claqua contre le mur dans un grand vacarme, ne perturbant nullement les acteurs sur l'écran qui étaient engagés dans une scène sentimentale. Ce n'était pas un jeune de notre groupe. Il faisait partie d'une bande d'excités qui chahutaient à proximité et qui n'avaient pas tenu compte d'une remarque que leur fit Jean-Paul. Après cet incident je peux affirmer qu'il n'y eut plus une seule perturbation pendant la séance.

Bien évidemment je fréquentais ces deux cinémas pendant mes soirées libres.

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Published by Daniel Granval
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