Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 novembre 2014 2 04 /11 /novembre /2014 17:50
Le Cinéac, rue Faidherbe à Lille
Le Cinéac, rue Faidherbe à Lille

En septembre 1972 j'entamais ma formation d'éducateur spécialisé au Centre de Formation d'Educateurs à Loos, dans la banlieue de Lille. Germain, un copain de la promotion, habitait une grande maison avec son père. Elle était située au coin de la rue Gabriel et de la rue Pascal. Il proposa à Jean Paul et à moi même de nous héberger. Je disposais d'une grande chambre au deuxième étage. Elle avait seulement besoin d'être un peu rafraîchie. Question papier peint ce fut vite réglé. Je récupérai de vieilles affiches de films au Familia et je les collai sur les murs, réalisant ainsi un énorme patchwork. Jean Paul et Germain qui partageaient la même chambre avaient recouvert les murs d'emballages d’œufs. C'était moins joli, mais c'était censé protéger du froid. C'est ce qu'ils croyaient. C'est vrai qu'il faisait froid dans nos chambres. Il n'y avait pas de chauffage. En septembre je ne réalisais pas et j'étais heureux d'avoir la chambre la plus spacieuse. En janvier je déchantais. J'apportai de chez moi un feu à pétrole. Ça faisait du bien pour mon épiderme, mais alors, mes pauvres narines ! C'était un modèle de la première génération qui dégageait une odeur pétrolifère telle que je regrettais de ne pas avoir décoré ma chambre avec une affiche du « salaire de la peur ».

Le Bellevue, grand' place à Lille
Le Bellevue, grand' place à Lille

Devenu lillois du lundi au vendredi, j'en profitais pour devenir un habitué de la rue de Béthune et de ses annexes. Je retrouvais les cinémas que j'avais côtoyés quelques mois plus tôt lors de ma prolongation militaire. Le ressenti que j'avais connu lors de ma première expérience lilloise au Capitole s'était confirmée. Les exploitants ne faisaient aucun effort pour améliorer la qualité de l'accueil. Ils avaient été habitués pendant des décennies à être incontournables pour ceux qui voulaient voir des films. La télévision, déjà bien implantée, était considérée comme une concurrente déloyale qu'ils pensaient pouvoir dominer. Ils conservaient l'exclusivité des films pendant plusieurs années et certains studios comme Walt Disney affirmaient que leurs films ne seraient jamais diffusés à la télévision. Quand Walt Disney sortait un film, il restait disponible aux exploitants pendant trois ans environ, puis il était retiré de la circulation. Il était mis au « frigo », comme on disait dans le jargon professionnel. Sept ou huit ans plus tard il sortait à nouveau comme si c'était un nouveau film. Entre temps une nouvelle génération de jeunes spectateurs était apparue et le film réalisait des résultats aussi bons qu'à la sortie précédente. Walt Disney était en mesure de produire un long métrage tous les trois ans. En procédant ainsi il pouvait proposer une œuvre de dessins animés pour Noël chaque année.

LE CINEMA ET MOI Ch 6 : Le pourboire est le salaire de l'ouvreuse

Pour revenir à l'accueil dans les cinémas lillois, la plupart des caissières étaient moches et acariâtres. Je me disais que c'était du au fait d'être enfermé à longueur de journée dans ce qui était presque une boîte qui les isolait du monde. Les altercations avec les clients étaient fréquentes. L'un n'allait pas assez vite pour sortir sa monnaie : « Dépêchez-vous monsieur, il y a des gens qui attendent derrière vous » ; un autre allait trop vite « doucement, on est pas payé aux pièces » ; à un autre qui n'avait pas compris le prix : « 8 francs, vous êtes sourd ; ou encore « vous n'avez pas plus abîmé comme billet ; « Où sont les toilettes s'il vous plaît ? - Je ne suis pas un bureau de renseignements, demandez à la placeuse ».

Ah les placeuses, parlons en ! Pas plus aimables que les caissières, elle se précipitait pour récupérer le bout de billet qui avait été enlevé de son talon par un contrôleur ronchon. On aurait cru qu'il n'y avait que des « Rogers » à Lille. Elle avançait au pas de charge vers la salle. Il fallait presque courir pour la suivre.

Elle s'arrêta devant une rangée et nous indiqua des fauteuils libres. « Un peu plus loin s'il vous plaît ». Elle repartit comme une fusée quelques rangées plus loin. « Encore plus près de l'écran ». Elle montra qu'elle n'était pas contente en soufflant et en dodelinant de la tête. « Là bas, vous auriez vu le film aussi bien, dit-elle en maugréant après s'être arrêtée au troisième rang ». Je n'osai pas lui dire que là c'était un peu trop près. Je passai devant elle pour m'installer. Elle me tendit la main : « Et le service ? ».

  • Quel service ?

  • Le service n'est pas compris, vous n'avez pas vu l'affiche à l'entrée ! Le ton était sec et péremptoire. Je cherchai mon porte-monnaie, puis de la monnaie dans mon porte-monnaie.

La mégère s'impatientait. Elle trépignait des pieds et agitait sa main nerveusement. Je lui tendis une pièce de 20 cts. Elle regarda la pièce, puis moi. « Que ça, dit-elle méprisante » ! Elle s'éloigna rapidement pour aller racketter un nouveau client. Pendant ce temps je me levai et j'allai m'installer quelques rangées en arrière. Quand elle passa avec le nouveau client, je croisai son regard dédaigneux dans lequel je lisai très nettement : « C'était bien la peine de me faire avancer plus loin, seulement pour vingt centimes ».

Ce qui était bien dans les cinémas lillois, c'est qu'ils étaient permanents. Quand un film me plaisait je restais pour le regarder une seconde fois.

LE CINEMA ET MOI Ch 6 : Le pourboire est le salaire de l'ouvreuse

A Lille, il y avait une maison de jeunes, rue Marx Dormoy, à côté de la piscine. J'appris qu'il s'y tenait un atelier d'expression corporelle. Je m'y suis inscrit. Il y avait longtemps que j'avais envie de pratiquer cette activité. L'animatrice de l'atelier m'informa qu'un stage allais être prochainement organisé dans les locaux de la MJC avec un professionnel, Isaac Alvarez. Je m'inscrivit à ce stage. Cela m'avait tellement passionné que quelque mois plus tard je m'inscrivais à un second stage qu'il organisait à Lunel, à proximité de Montpellier. Cela avait fait de moi, non pas un grand spécialiste de l'expression corporel, mais j'y avais acquis certaines compétences. Quand à la rentrée, j'appris qu'il n'y avait plus d'animatrice pour l'atelier, je proposai de prendre le relais. Il y avait aussi un club photo. L'animateur était un gars très sympathique, aimable et serviable, et je sympathisais rapidement avec lui. C'est comme ça que je me suis trouvé un nouvel ami, un dénommé Daniel Najberg. Si je relate cet épisode qui, à priori, ne semble rien à voir avec le cinéma, c'est que tout simplement, comme nous le verrons plus tard, Daniel occupera un rôle significatif dans plusieurs chapitres de ce livre.

Pendant ce temps les cinémas de Lille avaient entamés une importante mutation. Nous entrions dans l'ère des complexes. Les grandes exploitations de Lille se transformaient en cinéma de plusieurs salles. Ce fut le Rexy qui ouvrit la marche avec six écrans et devint l'Ariel. C'était assez impressionnant. L'entrée était relativement étroite. Il fallait franchir un long couloir pour aboutir à un hall austère qui contenait un espace de vente de billets et permettait l'accès aux différentes salles. C'était la nouvelles et jeune société UGC qui gérait ce complexe. Le Cinéchic devint le Concorde avec deux écrans. Le balcon était devenu la seconde salle. Il dépendait aussi d'UGC. Le confort était amélioré. Les fauteuils de qualité étaient plus espacés, mais l'accueil était toujours aussi désagréable. Ma copine la placeuse, ne prenait plus la peine d'accompagner les clients. Elle rendait le ticket et tendait la main à l'entrée de la salle pour ne pas rater le client suivant qui était susceptible d'aller voir un autre film, dans une autre salle.

Puis ce fut au tour du Caméo, devenu Pathé qui proposait trois écrans.

Le Caméo, rue de Béthune
Le Caméo, rue de Béthune

Mes activités cinéma se répartissaient entre Lille la semaine après les cours et le Familia pendant le week-end. Je me préoccupais beaucoup du côté rétrograde du Familia. M. Laune ne voulait rien changer. Il était soutenu pour cela par André et Roger. Les films arrivaient tardivement à Merville. Les cinémas d'Hazebrouck et Estaires avaient la priorité. Les entrées gagnées par la fermeture du Modern s'était considérablement réduites. Quand un distributeur proposait un gros film porteur, M. Laune refusait car il fallait faire des séances supplémentaires. Quelques années plus tôt, le Modern était encore ouvert, « La grande vadrouille » fut proposé aux deux cinémas en même temps. M. Laune refusa car il fallait proposer une séance chaque jour. Il était traumatisé par Ben Hur qui lui avait été imposé trois semaines. La troisième semaine, la salle était quasiment vide à chaque séance disait-il. Il disait aussi que le cinéma avait perdu beaucoup d'argent avec Ben Hur. Des années plus tard, je retrouvai un cahier de caisse sur lequel étaient inscrits les résultats de ce film. Que ce soit au niveau des entrées ou des recettes, la moyenne hebdomadaire des trois semaines était nettement supérieure à ce que le Familia réalisait habituellement. Ce film avait attiré 3733 spectateurs, soit une moyenne de 1244 par semaine. La semaine qui avait précédé avec « La révolte des esclaves » comptabilisait 924 spectateurs et celle qui a suivi en comptabilisait 718 avec « Quelle joie de vivre ». A cela s'ajoutait le fait que les prix des places avaient été majorés. Aujourd'hui encore je ne comprends pas cette obstination qu'il avait à noircir le tableau.

Ce que M. Laune appréciait s'était « les bonnes reprises », qu'il disait. Nous reprogrammions les trois « Fantômas ». Chacun d'entre eux réalisait environ trois cent entrées, ce qui était nettement au dessus de la moyenne dans les années soixante dix. Et le pourcentage de location était réduit. « Il était une fois dans l'ouest » était pratiquement programmé chaque année et apportait à chaque fois trois cent à quatre cent spectateurs. Par contre nous perdions beaucoup sur le potentiel de nouveaux films. Le temps qu'ils arrivent au Familia, de nombreux mervillois les avaient vu à l'extérieur.

Lassé de faire des propositions qui n'étaient jamais retenues j'optais pour la fantaisie. Dans le prolongement de la cabine il y avait un espace qui n'était pas utilisé. Cette partie était murée. Nous nous sommes mis d'accord à plusieurs pour faire une proposition à M. Laune. Nous lui avons demandé de nous y aménager un salon pour les opérateurs fatigués. On s'y voyait déjà, dans des fauteuils, derrière une baie vitrée qui donnait sur la salle, sirotant notre canette de bière. Au moins celle là, elle ne risquait pas d'inonder l'ampli. Comme de bien entendu, et ce, malgré mes insistances, cette proposition de génie ne fut pas retenue. Je lui réclamai donc une augmentation. Il l'accorda aussitôt. Ce n'était pas un gros effort pour lui puisque nous étions bénévoles. 100 % de zéro, ça ne lui coûtait pas cher. Mais pour une fois nous avions eu une réponse positive.

Je ne lâchais pas pour autant mes autres idées plus réalistes et je restais déterminé pour dynamiser un peu plus le Familia. Sur ce point, les années qui suivirent furent fructueuses.

Partager cet article

Repost 0
Published by Daniel Granval - dans CINEMA
commenter cet article

commentaires