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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 17:38
LE CINEMA ET MOI CH 7 : No trespassing

CH. 7D : 4B no trespassing

Mes études terminées, je travaillais dans une maison d'enfants. Les services du week-end me permettaient d'avoir des journées de libres en semaine, dont une bonne partie était consacrée aux cinémas de Lille. Je persistais dans mes idées de faire évoluer le Familia. A force de persévérance, j'emportais quelques victoires. En 1975, « Les dents de la mer » eut un succès considérable. Le film était interdit aux moins de 13 ans. Il n'était donc pas programmable à Merville. Je me désolais de la perte d'entrées que cela engendrait pour le Familia. Je trouvai une brèche dans le système : Il n'était pas classé 4 B. Certains cinémas de l'OTCF l'avaient programmé. A force de palabres, d'insistance, de débats dans le hall, je finis par avoir gain de cause. Profiant de l'absence de Roger et André, je pris M. Laune d'assaut. Après une longue discussion au cours de laquelle je ne lâchai pas d'un iota vu que le film ne comprenait aucune scène répréhensible moralement, qu'il n'était pas classé 4B et que son interdiction aux jeunes mineurs étaient seulement due à quelques scènes effrayantes, M. Laune accepta que nous fassions un essai. Cela n'était pas pour plaire aux collègues rétrogrades, mais la décision était prise, M. Laune avait donné sa parole et il ne pouvait pas revenir dessus. Il avait de la morale quand même...

Le film fut programmé dans le courant de l'année 1976 et il nous attira plus de mille spectateurs, 1067 exactement. Du jamais vu depuis Ben Hur. C'était bon pour la caisse et cela réjouit M. Laune car les entrés n'étaient pas mirobolantes. Après cette expérience, les films interdits aux moins de 13 ans furent acceptés au Familia à condition que la côte morale corresponde aux critères habituels, et que l'interdiction ne soit que pour des raisons de violence uniquement. « No sex ».

LE CINEMA ET MOI CH 7 : No trespassing

Encouragé par cette victoire, je fis une nouvelle tentative. En mars 1976 sortait « Grizzli, le monstre de la forêt ». Un ours géant sanguinaire attaquait les gens et les lacérait de ses grosses griffes tranchantes. Et là j’eus une nouvelle idée. Si on faisait une séance nocturne le samedi ? J'utilisais la même stratégie que précédemment et je présentait ma proposition confidentiellement au directeur du cinéma. Satisfait de la réussite de l'expérience antérieure, il accepta facilement. Curieusement, contrairement à ce que je m'attendais, il n'y eut pas de tollé de la part des autres. Cela m'intriguait. Je percevais des regards de furtives connivences et des sourires moqueurs, en particulier de la part de Maurice, le concierge. Le samedi venu, après la séance de 20h30, je sortis de la salle et je constatai qu'à la caisse il y avait une queue importante. Les spectateurs attendaient jusque sur le trottoir pour la séance de 23h. Derrière le guichet, Maurice s'agitait comme un bouffon, faisant des grands gestes négatifs de la main, disant furieusement : « On ne le fait plus, on ne le fait plus... ». Vu la tête qu'il faisait, c'était très drôle. Je compris que les regards moqueurs étaient dus à leur scepticisme sur la réussite de ce projet. Voyant le monde qui attendait, il comprit que je ferai tout pour entériner l'expérience. Ce qui se produisit d'ailleurs. Maurice voyait son rêve s'étioler. La baisse constante des entrées lui faisait espérer des jours meilleurs. La fermeture du cinéma aurait considérablement réduit les taches des concierges et le poste serait devenu une sinécure. Nous étions loin du dynamisme de Louis, son père, qui sur son lit de mort s'inquiétait encore des entrées réalisées le week-end. Ce soir là, Grizzly nous apporta presque trois cent entrées en une séance. C'était plus que la totalité de certaines semaines.

Un jour je réalisai qu'il était possible d'obtenir des places gratuites chez les distributeurs. J'obtins de M. Laune la liste des loueurs de films lillois et lors de ma journée cinéma hebdomadaire j'allais leur rendre visite. Je commençais par CIC (Cinéma International Corporation) situé au boulevard de la liberté. Il s'agissait d'un groupement entre MGM, Paramount et Universal. Je fus accueilli par Nicole Crépin qui m'offrit quelques places des films qu'elle avait à l'affiche à Lille. Les locaux de CIC étaient situés à un angle de rue. On y accédait par le couloir d'un immeuble privatif qu'on peut apercevoir dans le film d'Henri Verneuil, « Le corps de mon ennemi ». On pénétrait dans une grande pièce meublée de quelques fauteuils et une ou deux petites tables. Au fond, il y avait un comptoir et derrière, des bureaux. Je constatai que ce lieu comptait parmi ceux que les exploitants utilisaient pour se retrouver. Sur le côté de la grande pièce il y avait un autre bureau qui semblait bien animé. C'était le local de la Chambre Syndicale des Exploitants de Cinémas de la région. Nicole Crépin me présenta un vieux monsieur, M. Mercier. Il était le fils du caméraman qui a filmé le décollage de Blériot vers l'Angleterre en 1909. C'est ce M. Mercier qui fit don de la fameuse caméra à la ville de Cambrai. Je fus présenté également à M. Descamps, le président du syndicat. Je l'avais déjà aperçu peu de temps auparavant lors d'une assemblée générale qu'il avait organisée au cinéma Concorde.

Évidemment Mme Crépin essaya de me refiler plusieurs films, mais je n'étais pas habilité à traiter avec elle. Deux ou trois de ceux qu'elle me présentait m'intéressaient, c'était les plus commerciaux. Je lui promis de transmettre à M. Verheye qui s'occupait de notre programmation. Elle m'annonça que si je voulais ces films, je devrai en prendre d'autres en plus. Je commençai ainsi mon initiation d'apprenti exploitant par la découvert du Block booking. C'était une pratique des distributeurs qui consistait à accorder des films porteurs aux exploitants à condition qu'ils prennent aussi des films moins commerciaux. Nous aurons l'occasion par la suite d'évoquer diverses situations liées à cette pratique.

Chaque semaine j'allais découvrir un autre distributeur. Petit à petit je m'affranchissais. Je me mettais d'accord avec eux pour certains films et, par le biais de M. Laune, je transmettais à M. Verheye. Celui-ci voyait ça d'un mauvais œil. Il n'appréciait pas que je marche sur ses plates-bandes, mais je commençais à être aguerri par la confrontation à divers obstacles liés à l'immobilisme de certains. Pour faire des économies sur les transports de copies, lorsque j'allais à Lille, j'emportais les bobines et je ramenais les autres quand elles étaient disponibles. Cela se faisait la plupart du temps à Socofilm, rue Pascal, où était le siège de l'OTCF. J'allais régulièrement saluer M. Vertheye qui, à force de me connaître, montrait moins d'animosité. Je profitais ainsi de ses conseils. Un jour que j'allais le voir, je fus sidéré. Il utilisait comme papier brouillon le dos des photos d'exploitation. Ces photos qu'on affichait dans le hall pour présenter les films dont on nous disait qu'il fallait prendre soin. Elles étaient prêtées ou louées par les distributeurs. Nous devions les renvoyer et nous étions attentifs à ce qu'il n'en manque pas et qu'elles ne soient pas abimées. Parfois il en disparaissait. Le panneau d'affichage du hall ne se fermait pas. Et voilà que je voyais M. Verheye écrire sur ces fameuses photos dont j'étais avide comme tous les jeunes.

Un mardi après-midi je me présentai chez un distributeur que je n'avais pas encore vu, les Artistes Associés. Je fus accueilli très chaleureusement par un petit nerveux, mais très cordial. Nous l'appellerons l'Artiste. Il m'offrit plein de matériel publicitaire dont une affiche en huit morceaux de 3 m sur 4 de « Vos gueules les mouettes » qu'il m'invita vivement à programmer. En sortant j'étais chargé comme un baudet et j'allais directement déposer cette charge à ma voiture que je garais au boulevard de la liberté à une heureuse époque où le stationnement n'était pas payant. L'Artiste m'avait offert des places pour « L'argent de poche » et « Vol au dessus d'un nid de coucou » que j'allai voir le soir même au Ritz. Il y avait une longue queue qui partait du couloir et qui s'étendait dans la rue. Naïvement, je me suis dis qu'avec la place du distributeur je pourrais entrer directement. Le contrôleur me refoula et je dus faire la queue pour obtenir un billet exonéré. Je ne regrettais pas ce temps d'attente. Quel moment fabuleux ce fut, dans cette salle immense, remplie de spectateurs, de voir un tel film. Le summum de la magie du cinéma.

Une autre fois je me présentai chez Gaumont. Leurs bureaux étaient situés dans les étages au dessus du Familia, dans la rue de Béthune. On y accédait par un petit ascenseur à l'ancienne qui fermait avec une grille et qui pouvait contenir deux personnes, trois en se compressant les uns sur les autres. C'était très bien pour le rapprochement. Là, j'eus à faire à un sacré baratineur qui réussit à me vendre « Le téléphone rose », un superbe navet de Claude Molinaro. Il me parla de « la 7ème compagnie » et il s'est mis à dégoiser sur le jeu de l'acteur, me garantissant le même succès. Là, je me suis fait empaumer. Le film était ennuyeux et comme il se doit les spectateurs ne se sont pas déplacés. C'était le métier qui entrait et je me promettais à l'avenir d'être plus prudent dans mes choix. Je n'eus pas l'occasion de prendre ma revanche car Gaumont déménagea rue des ponts de Comines et c'est Albert Brizzy, qui venait de la Columbia, qui prit la direction de l'agence.

Lille, le Métrople, rue des ponts de Comines
Lille, le Métrople, rue des ponts de Comines

Il y avait aussi un gros distributeur dans la même rue : Paris Nord Distribution. Les bureaux étaient situés aux étages du Métropole. Paris Nord Distribution appartenait à M. Rochon et regroupait les films de la Warner, Columbia, Walt Disney, AMLF, Prodis et d'autres maisons encore. Paris Nord Distribution gérait directement son stock de copies sans passer par Socofilm. Là, j'avais à faire à un représentant, M. Diamin, qui me raconta ses déboires avec Arthur Leleu lorsqu'il débuta dans la profession. Il venait à Merville en bus, avec sa mallette chargée de documents de présentation des films. Il était accueilli au Modern par la charmante épouse d'Arthur le bourru. Elle lui disait aimablement que son mari pêchait au bord de la rivière, à quelques mètres de là, dans sa propriété. Les poissons de la Bourre étaient prioritaires et M. Diamin devait patienter que la partie de pêche soit terminée, au risque de rater le dernier bus du retour.

Chez Paris Nord Distribution on pratiquait le Block booking à fond. M. Rochon profitait des gros succès des maisons américaines et de AMLF pour imposer des petits films pour lesquels il avait des à-valoir à récupérer. Il gagnait plus à me louer ses nanars que les gros succès qui étaient déjà rentabilisés et pour lesquels il ne touchait qu'une faible commission. Au début je résistais, mais je compris très vite qu'il y avait une stratégie à suivre. J'acceptais les films que M. Diamin me proposait et je ne les programmais pas. Six mois plus tard je négociais leur annulation en les remplaçant par des reprises de films à succès. Le distributeur me les louait à 40 % de la recette qu'il répartissait entre le film annulé et le film remplaçant. Tout le monde s'y retrouvait. Je faisais plus d'entrées avec une bonne reprise et M. Rochon récupérait plus que si j'avais projeté son petit film devant des fauteuils vides. C'était l'un des avantages de la location au pourcentage.

Un dimanche après-midi je me fis alpaguer par M. Laune qui arriva vers moi tout tremblant et excité. J'avais accumulé plusieurs contrats de ce type. Il me montra la liste impressionnante des films que nous avions en portefeuille. - Il y en a trop, il ne faut pas dépasser une programmation de six mois me dit-il, au cas où il faudrait fermer. Je ne voyais pas pourquoi il aurait fallu fermer, vu que les entrées augmentaient d'une année sur l'autre, mais ce n'était pas le moment de le contrarier, il l'était suffisamment. Je lui promis d'arranger ça et d'être plus tempéré à l'avenir.

Un spectateur me demanda pourquoi nous ne passions pas les films de Bruce Lee. Je ne connaissais pas. - C'est quoi Bruce Lee ?

  • Des films de karaté.

C'était un genre que je n'appréciais pas beaucoup et je ne m'y étais pas intéressé. Ce film réalisé à Hong-Kong en 1972 sortit en France en décembre 1974. Je me devais de prendre en considération les souhaits de mes clients. Je consultai mes fiches, côte morale 4A, c'était bon. Nous programmâmes Bruce Lee. A la première projection, un samedi soir, nous avons affiché complet. Il y avait alors 500 fauteuils au Familia. Le public était très populaire. Pendant la première partie le Familia était transformé en un énorme hourvari, au point que le son était inaudible. On s'attendait vraiment à passer une soirée déplorable. Puis le film commença. Quelques « vos gueules » tonitruants se firent entendre et un calme étonnant qui dura toute la projection se répandit dans la salle. Ce fut l'une des plus belles séances que nous ayons eu au Familia. Du coup nous avons programmé toute la série des Bruce Lee : La fureur de vaincre, Opération dragon, Big boss..., puis régulièrement, d'autres films de karaté.

 

Il y avait une autre série dont nous attendions chaque épisode avec impatience : « Les gendarmes ». Ceux-ci étaient distribués par la maison Dentener qui partageait ses locaux avec Delemar films dans la rue de la Chambre des Comptes. Je fus reçu par Chantal qui me présenta à Bernard, le fils Dentener, avec qui je devais négocier. Là aussi je fus confronté au block booking, mais c'était une autre problématique. Bernard voulait m'imposer des films du genre « Mon curé chez les nudistes », « La prof du bahut », « La toubib du régiment », et autres inepties du même genre. Le pire, c'est que ces films attiraient du public. Le distributeur ne comprenait pas pourquoi je les refusais. Un exploitant normal ne veut-il pas avant tout remplir sa salle ? Il fallait quand même y mettre du sien et je me résignai à faire preuve de flexibilité. Un peu poussé par le diable, sans doute, je me laissai tenter et je programmai « Mon curé chez les nudistes ». Les résultats étaient bons, mais les grognements des cagots se firent entendre. -Vous vous rendez compte, un tel film dans une salle paroissiale ! Évidemment M. Laune vint me demander des comptes. - Mais M. Laune, il n'est pas classé 4B. J'avais prononcé le sésame. Puisqu'il n'était pas classé 4B, tout allait bien.

 

Le Concorde, rue de Béthune à Lille

Le Concorde, rue de Béthune à Lille

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Published by Daniel Granval
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