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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 17:37
A gauche, Paul Maes, à droite, l'artiste.
A gauche, Paul Maes, à droite, l'artiste.

Chaque semaine je continuais d'aller à Lille. Je passais par la rue Pascal pour les copies, rue de l'hôpital militaire pour les affiches, au dépôt Sonis, puis je rendais visite à un ou deux distributeurs avant d'aller voir plusieurs films jusque la dernière séance programmée. J'en voyais trois, parfois quatre, dans la même journée. Je m'étais lié de sympathie avec l'artiste que j'allais voir presque chaque semaine. Je le considérais pratiquement comme un ami. Il m'invitait parfois au restaurant, sur le compte des Artistes Associés, bien entendu, avec d'autres exploitants. Un jour M. Maes nous avait rejoint. Il exploitait plusieurs cinémas à Roubaix et l'Omnia, la salle pornographique lilloise qui obtenait les meilleurs résultats en entrées dans l’agglomération. Au moment de payer, l'Artiste demanda une note pour deux repas. Voyant que je le regardai avec étonnement, il me dit : - Tu comprends si j'envoie une note à Paris pour un repas avec l'exploitant du Familia de Merville, ça ne passera pas. Il valait mieux que ça coûte plus cher, à condition que ce soit pour un gros.

C'est grâce à l'Artiste que j’eus ma première grande leçon sur les amitiés illusoires. En 1978 il sortait le film d'Ariane Mnouchkine, « Molière ». Il m'invita à le visionner lors d'une projection de presse. Je me présentai au Pathé, un matin à 9h. Il y avait quelques journalistes, Pierre Faure de Nord Eclair, un autre de FR3, et quelques personnes que je ne connaissais pas. Il était largement passé 9 h et la projection n'était pas commencée. On attendait M. Dhelemme de la Voix du Nord. Il arriva un bon quart d'heure plus tard, très imbu de sa personne, sans un mot d'excuse pour nous avoir fait attendre. La projection put enfin commencer. Le film durait quatre heures. Un entracte était prévu au milieu. Comme la plupart des personnes présentes je sortis me dégourdir les jambes et prendre l'air devant le cinéma. Pendant cette pause, j'engageais la conversation avec une dame qui m'apprit qu'elle faisait partie du COLIOP. J'avais remarqué régulièrement des bandeaux jaunes sur les affiches de certains films en façades des cinémas. Ils indiquaient « recommandé par le COLIOP : Comité Lillois d'Opinion Public ». Il se trouvait que la plupart du temps j'appréciais ces films recommandés. J'en fis part à mon interlocutrice qui était Geneviève Verheyde, l'épouse du Président de cette association. Nous fîmes plus ample connaissance et je lui expliquai à quel titre j'étais présent ce jour là. Elle m'invita à participer deux semaines plus tard à l'une de leurs réunions. C'est ainsi que je devins un membre assidu du COLIOP. Une fois par mois, ma journée lilloise se déroulait le lundi et se terminait le soir par la réunion de l'association. J'aimais beaucoup l'ambiance et le dynamisme que j'y trouvais. C'est aussi le lundi matin qu'avaient lieu la plupart des projections de presse auxquelles j'étais convié régulièrement. Nous décidions après les projections si nous recommandions le film ou pas. Si l'avis était positif, les exploitants lillois apposaient le bandeau qui recommandait le film et versaient une rétribution à l'association pour permettre un envoi postal à plusieurs centaines de personnes qui recevaient une fiche de présentation du film. De ce fait, le COLIOP avait un impact sensible sur la fréquentation. J'appréciais l'attitude des exploitants lillois qui démontraient ainsi une capacité à collaborer et à faire confiance à une association. Comportement que je regretterai plus tard de ne pas trouver dans le futur cinéma municipal de Merville. Nous y reviendrons dans un prochain chapitre.

Quelques semaines après la projection de Molière, le film sortait en salles. J'avais prévu et négocié des séances scolaires au tarif de groupes. J'allai voir l'artiste pour fixer une date et il m'informa qu'il y avait un prix plancher imposé en deçà duquel on ne pouvait descendre. Ce prix était supérieur à ce que j'avais déjà négocié avec les directeurs de collèges. J'aurais pu tricher et sortir deux tickets pour trois élèves. Les séances scolaires n'étaient pas annoncées dans la pesse et je ne risquais pas un contrôle du CNC. Mais voilà, j'ai commis la grosse erreur de vouloir être honnête.

  • C'est une décision de Paris me dit l'Artiste, je ne peux rien y faire.

Je décidai donc d'écrire une lettre à Paris que j'expédiai par l'intermédiaire du directeur de l'agence lilloise. Il prit la lettre et ne dit rien. Dans les semaines qui suivirent je retournai le voir. Son attitude était froide et distante. J'insistai pour avoir une discussion avec lui. Il finit par me virer de son bureau. Je découvris, aveugle que j'étais, la vraie teneur du personnage. Ce fut ma première expérience d'une relation malsaine, basée sur une fausse amitié. J'en connus d'autres par la suite où de prétendus amis se servaient d'une pseudo amitié pour servir leurs intérêts, mais grâce à l'Artiste j'y étais préparé et je ne m'en formalisais plus. Je rompis toute relation avec ce distributeur. Par chance, les Artistes Associés étaient sur le déclin et n'avaient plus de gros succès comme « Vol au dessus d'un nid de coucou », « L'argent de poche », « Le vieux fusil ». D'ailleurs l'agence de Lille ferma ses portes peu de temps après. Ce fut la première d'un processus irréversible qui, petit à petit, fit disparaître tous les distributeurs régionaux. J'ai quand même programmé « Molière » pour lequel le contrat était signé et je fis mes séances scolaires... en donnant deux billet sur trois.

Molière d'Ariane Mnouchkine

Molière d'Ariane Mnouchkine

J'eus un autre problème avec un distributeur au sujet de « A nous les petites anglaises. Ce film était distribué par la maison Delemar et mon interlocuteur était Jean Deruyter. C'était un homme au demeurant sympathique, mais aussi, une véritable tête de mule. Pour que je puisse avoir ce film, il voulait m'en fourguer un autre, « Les mals partis ». Il s'agissait d'une mièvrerie qui contait une histoire d'amour entre un gamin de quatorze ans et une religieuse de de vingt-quatre ans. Bref, un film pas très convenable pour le Familia. J'aurais pu le programmer quand même, à ma grande surprise il n'était classé que 4 A (la rigueur des cathos se relaxait), mais le côté buté de Deruyter m'avait motivé pour ne pas lâcher prise. Il fut intraitable et moi aussi. Je fus donc le seul exploitant français à ne pas avoir « les petites anglaises ». J'en reportais à plus tard la programmation, quand les conditions sont devenues moins rigoureuses. Ma relation avec Deruyter est toutefois restée cordiale et j'eus par la suite de nombreuses occasions de le côtoyer. Il était d'ailleurs responsable du cinéma Ariel, premier complexe lillois réalisé par la nouvelle société UGC. Nous étions entrés dans l'aire des transformations des salles qui étaient découpées pour en faire plusieurs dans chaque cinéma. Dans le milieu des années soixante-dix, le Rexy devint six Ariel, le Caméo, trois Pathé, le Cinéchic deux Concorde, également gérés par UGC.

 

Dans ce nouveau contexte, ma copine la placeuse devint encore plus acariâtre. A l'Ariel, comme il y avait six salles, si elle accompagnait un client, le temps de revenir, elle en avait perdu deux ou trois. Pour éviter cet inconvénient elle se contentait de nous accompagner jusque l'entrée de la salle pour revenir vite fait près de la caisse afin de choper le client suivant. En fait, c'était une placeuse qui ne plaçait plus. Je me demandai réellement à quoi elle servait. Un jour que je lui tendis une pièce de un franc, très mécontente, elle me fit une remarque :

  • Un franc seulement pour un exo1, me dit-elle d'un ton agressif !

  • Oh, excusez-moi, redonnez-moi la pièce.

 

Je repris ma pièce de un franc et je lui donnai cinquante centimes. Rouge de colère elle se mit à déblatérer. Je lui répondis aussitôt :

  • Si ça ne vous va pas, je peux en parler à M. Deruyter.

 

Elle fut calmée aussitôt et repartit en marmonnant ente les dents.

 

Le développement des complexes de plusieurs salles s'accentuait : Deux au Régent, deux au Capitole, huit au Familia qui devint le Gaumont, deux au Métropole, puis trois, puis quatre. La quatrième a été aménagée dans le bureau du directeur du cinéma.

  • Ils vont finir par faire une salle dans mon placard, disait M. Diamin.

 

Les cinémas qui ne se sont pas transformés en complexes ont fermé : Le Ritz, le Cinéac, le Bellevue.

1Billet gratuit que j'obtenais grâce aux invitations des distributeurs.

LE CINEMA ET MOI : Ch.8 Embrouille avec l'artiste
Le Bellevue à Lille
Le Bellevue à Lille

La tendance se développa également dans les villes moyennes. Le réseau Arcades se développa dans toutes les villes importantes de la région.1 M. Poher à Armentière se plia à la mode et tronçonna le Rex. Sylvère Derquenne à Hazebrouck hésitait encore. Les distributeurs voyaient plutôt ça d'un bon œil. Plus il y avait de salles, plus leurs films étaient exposés. C'était pour eux un espoir de reculer l'inéluctable centralisation des agences sur Paris. Une partie du plafond du Royal d'Hazbrouck s'était effondrée. Plutôt que de réparer ce cinéma, Derquenne se laissa convaincre et transforma le balcon du Familia d'Hazebrouck en deuxième salle. Il le regretta rapidement. L'investissement était important et le bâtiment de la rue Pihem ne se prêtait pas à ce genre de transformations. C'était appliquer un cataplasme sur une jambe de bois.

Je continuais mes activités au COLIOP. Entre autres, je participai à l'organisation d'un concert d'Angelo Branduardi. Je contrôlai les entrées. Il y avait une cohue phénoménale. Il était prévu dans le contrat qu'il y ait deux personnes qui donnent un coup de main pour démonter et charger le matériel après le concert. Je me retrouvai parmi les deux pecnots désignés. Mon compère et moi remarquions qu'on nous faisait faire le salle boulot pendant que les techniciens italiens se la coulaient douce. On nous faisait descendre de lourdes malles vers les camions. En déposant l'une d'entre elles, nous avons pris la poudre d'escampette.

Lors d'une réunion, Josette Sagot, qui était membre du bureau parla de la participation du COLIOP à une soirée de l'Amicale des Distributeurs à Paris. Sans trop réfléchir je me laissais convaincre de les accompagner elle et son mari. Je n'avais pas réalisé qu'il s'agissait d'une soirée Pingouin2. A cette époque je n'étais pas très à l'aise financièrement. J'étais vêtu de mon unique costume qui tranchait quelque peu avec le style de la soirée. C'était une de ces soirées classiques où nous étions installés à des tables rondes qui entouraient une piste de danse. Je m'ennuyais comme un rat mort. A un moment donné, à deux mètres de nous, j'aperçus Miou Miou, debout, immobile. L'idée me vint de l'inviter à danser. Complexé par ma modeste tenue vestimentaire, je n'osai pas. Elle resta ainsi plusieurs minutes, puis un homme vint la rejoindre et ils s'éloignèrent. Ce fut l'un de mes plus grands regrets. Elle aurait probablement refusé mon invitation, mais rien ne le confirme. Au moins si j'avais essayé, je saurais. Souvent quand j'hésite à tenter une démarche je pense à cette occasion manquée, ça m'aide. Heureusement mes compagnons n'étaient pas du genre à s'éterniser dans ce genre de soirée. Dès que la convenance le permit, nous quittâmes notre table pour rejoindre notre région du Nord.

Un vendredi soir de février, la température de la salle du Familia était particulièrement basse. Je me renseignai auprès de la concierge qui me garantit que la chaudière fonctionnait. C'était une ancienne et grosse chaudière au fuel qui était située dans un petit local à l'avant de la salle. De l'air chaud était pulsé par un conduit. Derrière l'écran, perpendiculaire à la salle de cinéma il y avait une salle de gymnastique gérée par une association. J'appris que les dirigeants de cette société avaient fait creuser un deuxième conduit pour chauffer leur local. Une trappe manipulée de leur salle orientait l'air chaud, soit dans le cinéma, soit dans la salle de gymnastique. Il arrivait que le moniteur oubliait d'orienter la trappe vers le cinéma et que celle-ci n'était pas chauffée quand nous arrivions une demi-heure avant la séance. Ce partage du chauffage avec une autre association provoquait souvent des conflits.

1Voir « Les cinémas du Nord Pas de Calais », Daniel Granval, Olivier Joos – Club Cinéma Merville 2004,

2Tenue de soirée, smoking recommandé.

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Published by Daniel Granval
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