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23 mars 2005 3 23 /03 /mars /2005 00:00

 

Chère Sandrine,

 

Tu m’as dit que tu regrettais mon départ mais que néanmoins cette orientation dans un IRP, c’était pour mon bien. Tu m’as dit aussi que j’avais des capacités mais que je ne voulais pas les utiliser et qu’à cause de cela tu ne pouvais plus rien faire pour moi. Tu me reproches mes fugues, l’école B, les chahuts que j’organise dans le groupe. Tu me reproches aussi de ne pas avoir tenu les nombreuses promesses que je t’ai faites d’être sage et d’aller à l’école. C’est ce qui m’a touché le plus dans tout ce que tu m’as dit. Tu ne me croiras sans doute pas, mais j’étais réellement sincère quand je te faisais mes promesses. Aussi, avant de partir, je vais te raconter pourquoi je n’ai pas tenu mes engagements. Je vais te raconter ma vie telle que tu ne la connais pas, que je t’ai raconté à ma manière et que tu n’as pas su décoder. Pourtant, tu m’as souvent demandé de te le dire. Des dizaines, des centaines de fois, j’étais sur le point de le faire mais à chaque fois les mots se bloquaient dans ma bouche, ma langue devenait sèche et je me taisais. Lassée par mon silence, tu passais à autre chose et tu allais voir une autre fille du groupe qui t’attendait.

 

Donc, au début, quand maman se portait bien, tout fonctionnait à la maison. Puis, elle est tombée malade. Une longue maladie, une de celles dont on ne guérit pas. Très vite, la relation entre papa et maman s’est dégradée. J’avais sept ans à l’époque. Papa commençait à s’intéresser à moi. Il me regardait autrement, pas comme un père regarde sa fille. Il m’appelait sa petite femme. Il venait de plus en plus souvent dans ma chambre le soir. Au début, j’étais contente. Il compensait les absences de maman qui était soit à l’hôpital soit dans son lit. Puis, les caresses qu’il me faisait étaient de plus en plus précises et me troublaient. C’était agréable mais au fond de moi-même, je sentais que ce n’était pas bien. Quand il partait, je restais seule dans mon lit. Je ne parvenais pas à m’endormir. Des tas d’idées se mélangeaient dans ma tête, je pleurais.

 

Le matin, je me levais fatiguée. Je devais m’occuper de mes petits frères et de ma petite sœur, parce que maman ne pouvait plus s’en occuper. J’arrivais souvent en retard à l’école et je m’endormais sur ma table. J’étais souvent punie. Maman ne m’achetait plus de vêtements. Je me débrouillais avec ce que je trouvais dans la maison. Les autres enfants à l’école m’appelaient la souillon ou tête à poux. Ils ne voulaient plus jouer avec moi, ils se moquaient. J’avais beaucoup de chagrin. Un jour, je me suis mise en colère et j’ai frappé un garçon plus méchant que les autres avec un gros caillou que j’avais trouvé dans la cour. J’ai été punie. L’institutrice a dit que j’étais une caractérielle. Moi, je ressentais de l’injustice. Les autres, confortés par le soutien de l’institutrice, devenaient de plus en plus méchants avec moi. J’étais devenue la caractérielle. Toi qui es éducatrice, tu dois savoir. Quand on te met une étiquette sur le dos, tu finis par devenir ce qui est écrit sur l’étiquette.

 

J’étais de plus en plus souvent punie et je m’en foutais. Quand j’étais privée de récréation, je restais seule et les autres me laissaient tranquille. Il y avait deux mondes : moi et ma famille, puis les autres, le monde de méchants. Je ne faisais confiance à personne. Comme tu t’en doutes mes résultats scolaires étaient très mauvais. Une seule chose comptait pour moi, ma petite sœur et mes deux petits frères.

 

Les années passaient. Papa continuait à me faire des choses pas bien, maman à ne rien faire. Quelquefois je l’entendais " qu’est ce que tu as encore été faire chez la petite vieux salopard ". Maman savait et ne faisait rien, je me disais que c’était normal. Une fois j’ai voulu vérifier.

 

A l’école au cours de dessin, j’avais voulu montrer ce que me faisait mon père. L’institutrice m’a déchiré mon dessin, m’a mis un zéro, un de plus et a dit à toute la classe que j’étais une vicieuse. Je récoltais une nouvelle étiquette. J’étais une caractérielle vicieuse ou une vicieuse caractérielle. Comme on pouvait s’en douter j’entrais en 6ème avec deux ans de retard. Je pensais naïvement que l’arrivée au collège me permettrait un nouveau départ. Je déchantais rapidement. Certains camarades avaient annoncé que je me faisais tringler dans les chiottes. Je te jure Sandrine que c’est faux. J’ai horreur de faire ces choses. Ca me rappelle trop ce qui se passe avec mon père. Je sais maintenant que ça n’est pas bien. J’ai entendu parler des pédophiles, de l’inceste et je sais que c’est interdit. Mon père m’a dit que je devais garder le secret, que j’étais sa petite femme à lui, qu’il avait besoin de moi pour s’occuper des petits. Ce qui m’avait convaincu de plus à ne rien dire, c’est qu’il m’avait promis que si je parlais, il ferait la même chose à ma petite sœur. Je ne voulais surtout pas qu’il la touche, je voulais la protéger. Curieusement, l’attitude de maman avait changé. Depuis quelque temps, elle était devenue agressive vis-à-vis de moi. Elle me frappait souvent, elle aussi disait que j’étais une salope. Je finissais par croire que c’était vrai, que c’était ma nature. Puis, maman m’a laissée tranquille. Son état avait empiré, elle disait que c’était à moi de m’occuper de mes frères et sœurs quand elle ne serait plus là, comme si je ne le faisais pas déjà.

 

Au collège, ça ne s’arrangeait pas. Il y avait une fille, Nelly, qui disait être mon amie. Je lui ai tout raconté, ça m’a fait du bien de pouvoir tout dire à quelqu’un. C’était la première fois que j’accordais ma confiance. Un jour, Nelly et moi, on s’est disputées et elle a raconté tous mes secrets. Tout le collège savait. J’étais devenue la salope qui couchait avec son père. Je suis entrée dans une colère terrible. J’ai foncé sur Nelly, je l’ai griffée tant que j’ai pu. Il a fallu quatre surveillants pour me détacher d’elle. Je suis passée au conseil de discipline et j’ai été renvoyée du collège. Comme je n’avais que 14 ans et que l’école est obligatoire, une assistante sociale est venue me voir. Elle m’a dit que Nelly était à l’hôpital et que ses parents avaient porté plainte. J’étais devenue une délinquante. Caractérielle, vicieuse, salope et délinquante, voilà ce que je suis devenue. Mon père s’est mis dans une violente colère, il a pris sa ceinture et m’a frappée avec la boucle. Maman ne disait rien. J’étais seule. J’avais tout le monde contre moi.

 

Caractérielle, comportements violents, livrée à elle-même, adolescente maltraitée, en danger, c’est ce qui était marqué sur le papier du juge. C’est pour cela que je suis arrivée dans ton établissement. Je me souviens du premier jour. C’était pour une pré-admission. Moi je ne voulais pas venir. L’éducatrice de l’ASE qui m’accompagnait n’arrêtait pas de me dire que c’était pour mon bien et que je n’avais pas le choix. J’étais décidée à ne pas parler, à ne pas collaborer. Je baissais la tête. Mes cheveux me cachaient le visage. Le directeur est arrivé, un barbu grisonnant qui m’intimidait. Quand il m’a dit bonjour, je ne l’ai pas regardé. Je me suis contentée de lui tendre une main toute molle. Toi aussi tu étais là. Tu avais l’air gentille, mais je me méfiais de tout le monde. J’étais en guerre contre tous. Je ne me souviens plus trop ce qui s’est dit dans le bureau du directeur, j’avais la tête pleine de brume. Je crois me souvenir qu’il avait fait un schéma de ma famille, qu’il posait des questions à ma mère sur mes grands-parents, je ne comprenais pas où il voulait en venir. Maman a pleuré, moi aussi j’ai pleuré, alors le directeur a sorti une grosse boite avec des mouchoirs en papier. Elle était drôle sa boite, ça m’a fait rire. A la fin il m’a posé une question bizarre " est ce que tu aimes les chodoudous ? ". je l’ai regardé avec des yeux ronds et j’ai haussé les épaules. Toi, tu souriais. Il s’est levé, a fouillé dans une armoire et a sorti une bestiole en peluche. Il me l’a offerte. C’était comme une caresse. Je n’ai pu m’empêcher de sourire, c’est la seule fois où ça m’est arrivé. J’en avais oublié le rôle que je m’étais imposé de tenir, j’ai repris aussitôt ma position tête penchée, cachée derrière mes cheveux. Je commençais à me poser des questions. Cet endroit ne correspondait pas du tout à l’idée que je m’en étais faite. Quand tu m’as accompagnée dans le groupe pour la première fois auprès des autres filles je n’étais pas la caractérielle, la vicieuse, la délinquante. Je passais une bonne soirée. Je me sentais bien, comme si j’étais dégagée du poids de mes soucis habituels. Je n’ai jamais compris comment je me suis entendue dire le lendemain matin que j’étais d’accord pour venir ici.

 

Ce qui était super, c’est que le jour où je suis revenue tu t’étais débrouillée pour être de service et tu m’as accueillie. J’étais contente de venir, mais j’étais aussi inquiète pour mes frères et sœurs qui étaient restés à la maison. Qui s’en occuperait ?

 

 

Les premières semaines que j’ai passées dans le groupe étaient très bien. Je me sentais détendue. Je pouvais enfin penser à moi. Tu me parlais régulièrement de mon projet. Je commençais à penser que je pouvais espérer une vie heureuse. Cependant, j’étais toujours inquiète, surtout pour ma sœur. J’attendais impatiemment les retours en week-end pour me rassurer. Elle avait changé ma sœur, elle ne me parlait plus comme avant, je ne la voyais plus rire et s’amuser avec l’insouciance que je lui connaissais.

 

Puis, il y a eu ce week-end terrible où elle m’a tout raconté. Depuis que j’étais partie, papa s’occupait d’elle comme il s’occupait de moi avant. Mon cœur battait la chamade. J’avais la gorge nouée et je n’arrivais plus à avaler ma salive. J’avais mal au ventre. J’étais tétanisée. Progressivement, je sentais une colère terrible, une envie de meurtre contre ce père qui m’avait trahie, qui n’avait pas respecté notre pacte. Je m’étais engagée à ne rien dire s'il ne touchait pas à ma sœur. Il l’avait fait. Tant pis pour lui. En rentrant de week-end, tu n’étais pas là. J’attendais avec impatience que tu sois de service. Dès que je t’ai vue arriver, je me suis élancée vers toi pour te dire que je voulais te parler.

 

Et ensuite ! Tu en as parlé à ma référente. Vous avez fait un signalement. J’ai été interrogée par des policiers qui avaient l’air d’insinuer que j’étais une menteuse. Encore une nouvelle étiquette. Pourtant, je peux te dire Sandrine que je ne suis pas une menteuse. J’ai des défauts mais pas celui-là. Bien sur, j’ai fait quelquefois des petits mensonges mais jamais pour des choses importantes. Mon père a été convoqué. Il a nié. Ma mère aussi elle a nié, alors qu’elle savait. On m’a empêché de retourner en famille. Mes parents m’ont interdit de voir mes frères et sœurs. C’est la pire des choses qui pouvait m’arriver. Je pleurais des nuits entières seule dans mon lit. J’avais mal. Je ne savais plus quoi faire pour ne plus avoir mal. Tu te souviens, je m’étais tailladée les bras, puis le visage avec un cutter. Tu m’avais grondé en me demandant pourquoi. J’étais incapable de te répondre, je ne savais pas comment t’expliquer, comment te le faire comprendre. Ce qui s’est rajouté à ma douleur, c’est le jour où tu m’as dit que je t’avais déçue parce que j’avais été plusieurs jours sans aller à l’école. Je peux te le dire maintenant, j’étais partie guetter devant l’école de mes frères et sœurs dans l’espoir de les rencontrer. Une fois je suis allée leur parler. Mon père m’a vue. Il m’a poursuivie. Je me suis abritée dans un bus, il m’a fait des menaces à travers la vitre, je tremblais. Et puis quel intérêt d’aller à l’école quand on a plein de choses dans la tête. J’ai traîné du côté de la gare, j’ai rencontré des garçons qui m’ont proposé de boire un verre. C’était de l’alcool. Je me sentais euphorique et ça me soulageait. J’avais pris l’habitude de retrouver ces garçons tous les matins plutôt que d’aller à l’école. C’est eux aussi qui m’ont proposé mon premier joint. L’herbe et l’alcool me donnaient l’illusion de me soulager de ma douleur, de m’éloigner de mes problèmes. Je ne me rendais pas compte que je devenais agressive quand je manquais d’herbe. Tout le monde me disait que ça n’était pas dangereux. Je ne me méfiais pas. Ne me demande pas pourquoi moi qui étais si méfiante, j’ai pu faire une telle confiance à ces garçons. Je suis incapable de te répondre. Je pense que j’avais l’impression de m’engloutir et ils ont été les seuls à me donner une impression d’apaisement. Je ne te parle pas des bêtises qui ont suivi, tu les sais aussi bien que moi. J’étais prise comme dans un engrenage.

 

Du coté de ma famille, plusieurs mois s’étaient écoulés. Après les nombreux interrogatoires, plus rien ne se passait. Je ne pouvais toujours pas voir mes frères et sœurs. Cela me faisait tellement mal que je pensais devenir folle. Je faisais n’importe quoi. Un soir, je me suis assise sur l’appui de fenêtre de ma chambre au 2ème étage, les jambes à l’extérieur. Les éducateurs s’affolaient mais ne comprenaient rien. Le lendemain je prenais un journal et y mettais le feu au milieu de la salle à manger. Vous avez décrété que j’étais dangereuse. Moi, j’appelais au secours.

 

A Chaque fois qu’il se passait quelque chose dans le groupe, vous pensiez que c’était moi. Certaines filles en profitaient. J’étais devenue celle qui empêchait le groupe de bien fonctionner, la cause de tous les maux. Lors des réunions, j’étais toujours mise en cause. Je ne le supportais pas et je quittais la salle en claquant la porte. J’étais redevenue la caractérielle, la vicieuse, la délinquante. J’étais désespérée. Je pensais que je ne m’en sortirai jamais. J’avais une famille mais en réalité, je n’ai personne au monde. Je me sentais terriblement seule. C’est pourquoi, j’ai décidé cette fugue avec ces garçons beaucoup plus âgés que moi qui proposaient de m’héberger.

 

Je restais plusieurs semaines chez eux. J’apprenais par d’autres filles de l’établissement à qui je téléphonais que tu ne cherchais pas à me retrouver. Ca me désolait. J’espérais tant au fond de moi-même que tu arrives un jour et que tu m’emmènes dans tes bras.

 

Puis, c’est la police qui est venue et qui m’a ramenée. L’éducatrice qui était de service a été gentille avec moi. Elle m’a demandé si j’avais faim, m’a proposé de prendre une douche. Ce qui m’a fait vraiment plaisir, c’est que ma chambre était restée intacte. Personne n’avait touché à mes affaires. Quand je t’ai vue, tu m’as regardé froidement, tu ne m’as pas souri, tu m’as à peine parlé. Je sentais que tu m’en voulais. Dans les jours qui ont suivi, tu m’as parlé d’une visite de pré-admission dans un IRP. Tu m’as dit que là bas, ils avaient suffisamment de moyens, de personnel pour s’occuper de moi. Je sens que je n’ai pas le choix. Vous aussi vous allez me lâcher.

 

Pour finir, je dirai encore une chose. Cette histoire de nourriture qui a disparu du groupe. Tu m’as crue quand je t’ai dit que ce n’était pas moi. Je t’en remercie. Je peux te l’avouer maintenant. Tu l’as peut être su mais depuis quelques semaines, mes frères et sœurs sont placés dans des familles. Ma sœur est séparée de mes frères. Il n’y a aucune famille d’accueil qui pouvait prendre trois enfants en même temps. Elle n’a pas pu venir ici, elle est trop jeune. Pourtant ça nous aurait bien aidé elle et moi d’être ensemble. Pour revenir au vol de nourriture, l’un de mes frères m’avait téléphoné pour me dire que dans sa famille, on ne lui donnait pas à manger. Je l’ai cru et c’est pour cela que j’ai volé la nourriture dans le frigo. En fait, ça n’était pas vrai. Mon frère, il m’a dit ça parce qu’il s’était fait gronder par l’assistante maternelle. Tu pourrais me demander comment je peux prétendre tout à l’heure ne jamais mentir et t’avouer maintenant un mensonge. C’est parce que pour moi, cacher que l’on vole de la nourriture pour un enfant qui n’a pas à manger ce n’est pas important. Ce qui est important est de donner à manger à l’enfant. Je peux te jurer que jamais, je n’ai volé en dehors de cette nourriture pour mon petit frère.

 

Mais je ne peux pas promettre que j’irai à l’école, que je ne fuguerai plus, que je ne ferai plus de bêtise. Les difficultés qui me submergent sont beaucoup trop fortes pour cela. Je peux supporter que tu me grondes, je l’espère même parfois, mais j’ai besoin que tu m’accordes du temps pour arrêter mes bêtises.

 

Alors si tu ne peux pas accepter ce contrat, je partirai dans cet IRP et peut être même que ce sera mieux. Sandrine, je te remercie beaucoup pour tout ce que tu m’as donné, ainsi que les autres éducateurs. Et si je pars à l’IRP, s’il vous plait, ne gardez pas de moi une mauvaise image. Enlevez moi les étiquettes.

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Published by daniel granval - dans AIDE SOCIALE A L'ENFANCE
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