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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 11:30

 

Adieu rangée 19

 

 

 

   Un jour je vis arriver Jacques tout joyeux : « Le Moderne va rouvrir, me dit-il ».

- C'est pas vrai !

- Si, c'est M. Derquenne qui exploite le Familia et le Royal à Hazebrouck qui va reprendre. Il réembauche tout le personnel qui travaillait pour M. Leleu. Mon père projettera à nouveau les films et plus tard je ferai comme lui.

 

    Quel veinard ce Jacques, me disais-je. Moi aussi j'aurais bien aimé être opérateur, le chef d'orchestre qui fait tourner le cinéma. Enfin on pourra revoir plusieurs films par semaine à Merville !

- Et c'est pour quand ?

- Bientôt, le temps de faire les travaux d'aménagement.

 

    Au fur et à mesure que les travaux avançaient, Jacques me racontait comment serait le Modern. Il m'indiquait les couleurs qui seraient apposées sur les murs, plus sombres en hauteur d'homme, plus claires au dessus. Ou l'inverse, je ne me souviens plus très bien.

 

    J'étais impatient. A chaque fois que je le voyais, je lui demandais : « C'est pour quand ?

- Bientôt ».

 

    Puis enfin la bonne nouvelle arriva vers la fin de l'été. C'est pour le mois de novembre, me dit Jacques. Le premier film sera « La guerre des boutons ». Nous étions en 1962 et cela faisait trois ans que ce cinéma était fermé.

 

    Pendant ce temps là, en plus du Familia je me contentais de Zorro à la télé. Nous étions encore nombreux à ne pas avoir de télévision, mais Mme Charlet, une voisine d'en face, avait la gentillesse de bien vouloir nous accueillir pour que nous puissions suivre les aventures de Diego de La Vegas, Bernardo, son serviteur muet et le sergent Dimitrio Lopez Garcia. Elle nous rappelait à chaque fois qu'elle exigeait que nous soyons sages. Aucun d'entre nous n'aurait osé tenter transgresser la règle, de peur d'être privé de notre feuilleton favori.

 

Cotes OCFC copie   Enfin le grand jour était arrivé. Et bien entendu mes parents et moi nous y étions, bien que le film fût déclaré 4 S par l'O.C.F.C. (Office des Cinémas Familiaux Catholiques). Il paraît que de ce film émane une certaine liberté de mœurs et des scènes de violence qui feront réserver ce film aux adultes et grands adolescents ».A douze ans je n'étais pas encore un grand adolescent, mais un petit sans doute. Après tout j'avais fait ma communion, j'étais censé être entré dans l'âge adulte, celui de procréer. Et j'avais le droit de chanter « mon pantalon est décousu, si ça continue on verra tout mon... pantalon.. »

 

    La côte 4 S avertissait qu'il s'agissait d'un « film strictement pour adultes » que les programmateurs de salles familiales ou d'esprit chrétien ne pouvaient programmer que dans certaines salles antérieurement sélectionnées en accord avec les services diocésains.

 

    Le Familia n'était pas concerné et aurait pu programmer le film puisque sa limite était fixée à 4B (voir le tableau des cotes morales de l'OCFC.

 

    Bref, personne ne s'était posé la question et bien entendu, mes parents et moi nous y étions. Nous sommes partis à pieds dès 20 h. A la sortie de la rue du pont de pierre nous avons longé la place, puis la rue des prêtres jusqu'au N°105, juste après le pont. Nous empruntions sur cinquante mètres le chemin de terre qui menait au cinéma, le long de la rivière.

 

Cinemas-3-Merville.jpg

Le Modern et le chemin permettant d'y accéder le long de la rivière.

 

 

   Comme avant on se retrouvait au premier rang du balcon. Ma mère était déçue. Elle disait que c'était moins bien qu'avant. Mme Leleu n'était plus là et il fallait payer ma place. De ce fait maman prit trois fauteuils. Chouette ! Une fois de plus je n'étais pas du même avis que maman. Pour moi c'était mieux.

 

    Le cinéma était rempli de spectateurs. C'était merveilleux. Le lendemain j'apprenais que Mme Quarrez avait poireauté derrière son guichet. Les Mervillois désertaient le Familia au profit du Modern. « Le Familia ne va plus tenir longtemps disait maman. Cette remarque ne me réjouissait pas. Un cinéma qui ouvre, un autre qui ferme c'était un bilan nul. La période faste était passée pour le cinéma des curés. Heureusement, grâce au bénévolat, il ne devait pas supporter les charges de personnels. Même si elles étaient moins élevées qu'aujourd'hui, cela représentait quand même une économie substantielle pour le Familia. Celui-ci continua imperturbablement à programmer ses trois séances hebdomadaires. Au Modern il y en avait une de plus le dimanche à 15h30. Presque toutes les semaines j'y allais, ainsi Elvis Presleyque le samedi soir et le dimanche en fin d'après-midi au Familia. Quand je sortais le dimanche avec mes parents je rattrapais ma séance en soirée. C'est durant cette période que j'allais voir tous les films d'Elvis Presley.

 

    C'est au Modern que je fis la connaissance d'un super espion qui me fit rêver. Pensez donc, il était infaillible. Il gagnait contre tous les méchants. Et surtout, il séduisait plein de jolies filles. Je rêvais d'être comme lui. J'ignorais alors que la saga se prolongerait pendant plus de cinquante ans. Vous l'avez deviné c'était « James Bond contre docteur No ».

 

    A quatorze ou quinze ans j'avais un nouveau copain, Patrick. Il voulait qu'on aille absolument au cinéma à Estaires. Quelle idée ! On avait deux cinémas à Merville, pourquoi aller à Estaires. « Tu verras c'est mieux me dit-il ». Je connaissais déjà le Caméo d'Estaires. Il m'était arrivé une fois ou deux d'y aller avec mes parents et une tante. Nous étions allé voir Josélito. Ah Josélito, l'enfant à la voix d'or ! Il remplissait les salles. Ce jour là le Caméo était plein. Je me souviens que j'étais assis à une rangée latérale dans le milieu de la salle. Josélito était un petit espagnol à peine plus âgé que moi. C'était horriblement mélo, mais en ce temps là ça ne me gênait pas. Le succès de Josélito le quitta avec son enfance. Après « Le petit Andalou », il tourna encore deux films et on entendit plus parler de lui.

 

    Patrick avait une mobylette, et moi un vélo. L'autorité maternelle avait décrété ainsi. « Les mobylettes c'est dangereux, tu auras une voiture à dix-huit ans ». J'allais donc à Estaires qui se trouvait à sept kilomètres, tenant le guidon d'une main et m'accrochant de l'autre au bras de Patrick.

 

LC42 Estaires    Le Caméo était un beau cinéma pour l'époque. Le hall faisait toute la largeur de la salle. A gauche il y avait le bar et la billetterie. A droite, Martine vendait des confiseries derrière un comptoir. Nous y reviendrons à Martine. La salle était très spacieuse et bien proportionnée. J'y remarquai une étrange chorégraphie. Les fauteuils étaient disposés de manière classique : des rangées latérales de trois places et un parterre central. De nombreux garçons déambulaient autour de celui-ci. Certains tournaient dans un sens, d'autres dans l'autre. Ils observaient les filles, ou plutôt ils les repéraient. Dès que les lumières s'éteignaient ils se précipitaient vers les places qu'ils avaient choisies, près d'une fille évidemment. Je n'ai jamais remarqué d'algarades au cours de cette mise en scène, comme si de manière implicite et télépathique ils avaient négocié les places au préalables.

 

    Patrick et moi étions installés sur la dernière rangée du côté contre le mur du fond. Celle-ci était plus large que les autres. Après l'entracte, le film était commencé depuis quelques minutes à peine, je vis arriver Martine, la vendeuse de confiseries. Elle passa devant nous et elle s'installa à côté de mon copain. Voilà pourquoi nous étions allé Estaires. Voilà pourquoi c'était mieux.

 

    C'était aussi durant ces années là que je fréquentais le ciné-club de M. Mathieu. C'était un ciné-club particulier. M. Mathieu était l'adjoint du surveillant général au lycée des Flandres où j'étais pensionnaire. Je n'habitais qu'à treize kilomètres, ce n'était pas loin, mais maman était persuadée que j'apprendrai mieux en pension. Du moins c'est ce qu'elle me disait. Pauvre maman !

 

   Le jeudi après-midi il n'y avait pas cours et le plus souvent c'était la promenade triste et morne, en rangs comme les enfants de l'orphelinat. Cette morosité était parfois interrompue par de petits évènements plaisants qui égayaient notre journée. Un jour en passant devant le cinéma Royal à Hazebrouck Paul, mon voisin de lit à l'internat, regardait les affiches. Il n'eut pas le temps d'apercevoir un perfide panneau qui se dressait devant lui et il se cogna en plein dedans. Heureusement que nous n'étions pas à Merville en 2014 car Paul ressemblerait à Elephant Man. Bons camarades, mais pas au point de compatir à sa douleur, nous éclations de rire, incapables de nous arrêter pendant que Paul se frottait la tête en essayant de cacher une larme qui gagnait le coin de son œil.

 

    En dehors de rares incidents de ce genre, ces promenades était tellement ennuyeuses que nous faisions tout pour les éviter. A notre grande satisfaction, une fois par mois, M. Mathieu nous projetait un film en 16mm, le plus souvent en noir et blanc, et qui faisait notre bonheur. Un jour, je ne sais pas ce qui lui a pris, sans doute voulait-il faire de l'Art et Essai avant l'heure, il nous projeta « Cléo de 5 à 7 » d'Agnès Varda. Il s'agit d'un film en unité de temps. L'action se passe comme la durée du film en quatre-vingt-dix minutes. Peu inspirés par ces considérations nous nous ennuyions mortellement, pas au point de préférer la promenade quand même. Le film apportait quelques agréments. Il comportait des scènes de nudité et nous n'en n'avons retenu que la plastique de Corrinne Marchand. Les apparitions de ces scènes à l'écran déclenchaient des remarques graveleuses spécifiques à la bêtise de l'âge. Pourtant il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. L'O.C.F.C. l'avait classé 4A. Le pion a poussé sa gueulante : « Pour une fois qu'on essaie de vous montrer quelque chose de différent vous ne savez pas l'apprécier beuglait-il ». Et bien nous, nous aurions préféré quelque chose de pas différent.

 

    Mes périples à Estaires avec Patrick ont duré plusieurs années, ce qui ne m'empêchait pas de continuer de fréquenter assidument les cinémas de Merville le samedi et le dimanche soir. C'est là que je découvris également angélique. Il ne s'agissait pas d'une copine, mais de la marquise des anges. Comme tous les films que j'appréciais, je les voyais deux fois. Une fois à Estaires puis à Merville.

 

Foyer-des-copains-annees-60.jpg

    Je rêvais toujours d'être projectionniste et l'opportunité finit par se présenter. J'avais seize ans, je m'occupais d'un foyer de jeunes dans les locaux de la maison des œuvres, à côté du Familia : le foyer des copains. Ce n'était pas par hasard ce nom. Nous étions encore dans la grande période des copains et des yéyés. Nous lisions tous « Salut les copains », sans rater l'émission du même nom à la radio. Parmi les copains du foyer des copains, il y avait un copain qui s'appelait Marc. Et Marc était projectionniste bénévole au Familia. Je lui demandai un jour s'il était possible que je rejoigne l'équipe des bénévoles. Il me promit d'en parler à M. Laune, le directeur du cinéma.

Merville-Familia--6-.jpg

 

    Peu de temps après, un samedi soir, j'allai voir un film au Familia. J'achetai mon billet et je m'installai à ma place habituelle, rangée 19 sur le côté. A l'entracte Marc vint me voir et me dit : « M. Laune est dans la cabine, tu peux le voir si tu veux ». Je rencontrai un monsieur très sympathique qui me posa rapidement quelques questions et qui me proposa de commencer tout de suite. J'abandonnai immédiatement ma rangée 19 pour une place à l'étage, là où je pensais quand j'étais petit qu'il devait y avoir d'énormes stocks de films. Marc m'expliqua le fonctionnement des appareils et la manipulation des films.Dans-la-cabine-du-Familia.jpg

 

    J'entamais une carrière de bénévole dans le cinéma qui dura quarante-six ans.

 

 

 

 

Georges Laune

 

  Dans la cabine du Familia

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Published by Daniel Granval - dans CINEMA
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