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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 13:53

Et voilà un nouveau livre en route. Je propose aux visiteurs de mon blog de le découvrir avant sa parution au fur et à mesure de son élaboration.

 

N'hésitez pas à me faire part de vos remarques et de vos suggestions qui me permettront de l'améliorer. Vous pouvez aussi si vous le souhaitez nous faire part de vos souvenirs cinéma. S'ils sont suffisamment nombreux, il sera peut-être pertinent de les publier.

 

Voici donc aujourd'hui le premier chapitre : DEUX FAUTEUILS UN STRAPONTIN

 

 

 

Le cinéma, je suis tombé dedans quand j'étais petit, tout comme Obélix dans la potion magique, mais avec l'avantage de pouvoir en consommer tout le temps. Lorsque j'avais cinq ans, mes parents et moi, habitions dans un bâtiment de huit logements qu'on appelait le coron des pâtures car il était situé au milieu des champs à proximité du terrain d'aviation. Il trônait là, seul, isolé dans le lieu dit du Pacault. Les gens de Merville disaient : « T'habites à ch'Pacault ». Il était bien à trois kilomètres du centre ville, là où il y avait deux cinémas : le Modern et le Familia.

 

Le premier appartenait à la famille Leleu. Monsieur Leleu était un homme bourru. Il me faisait peur, mais son épouse

Le-Modern.JPGFamilia-l-entree-2.jpg

était très gentille. Elle s'occupait de la caisse, ce qui était une bonne chose car elle était plus accueillante que son mari. Le Modern programmait deux films par semaine, un le samedi et l'autre le dimanche. Le hall d'entrée était situé sur toute la longueur de la salle, du côté droit. Après la caisse il y avait le comptoir à confiseries, puis le bar.

 

Le Familia était une salle paroissiale qui fonctionnait avec des bénévoles, sauf la concierge qui effectuait le ménage et s'occupait de la caisse. Son mari vendait les confiseries pour son propre compte. C'était une faveur qu'il avait obtenue de la part des dirigeants. A l'entrée il y avait aussi Loonès, un Algérien qui vendait des cacahuètes dans des sachets transparents rouges ou verts. Je choisissait toujours les rouges, non pas que les cacahuètes étaient meilleures, mais je préférais le rouge, comme l'autobus que conduisait mon papa, comme ma petite voiture à pédales et comme plus tard mon vélo. Bref, le rouge était ma couleur préférée. Le Familia ne passait qu'un seul film par semaine, sauf quand il y avait des jours fériés.

 

Le samedi soir, quand un film plaisait à mes parents, nous soupions de bonne heure pour arriver à temps à la séance de 20h30. Ma mère voulait arriver assez tôt pour être certaine d'avoir nos places habituelles. Elle se faisait du souci pour rien, car d'un côté comme de l'autre on nous les gardait. Les fauteuils étaient numérotés et nous étions habitués aux mêmes places. Au Familia nous étions en seconde, rangée 19, sur le côté gauche. Nous étions dans le milieu de la salle. Devant il y avait les troisièmes, moins confortables. Derrière c'était les premières, d'un meilleur confort. Je n'ai jamais compris pourquoi les places les plus chères étaient à l'arrière, d'autant plus que le Familia était une salle pas très large pour sa longueur. Moi, je préférais être devant. « Deux fauteuils et un strapontin, disait ma mère ». Je n'avais droit qu'à un strapontin car dans les deux cinémas elle ne payait pas ma place. Elle ne voulait pas abuser maman. Quand un fauteuil était libre à côté, ce qui arrivait souvent vu qu'il n'y avait que trois sièges sur les parties latérales, je l'utilisais quand même.

 

Cine-Merville-Familia-plan-3-complet.jpg

Au Modern nous étions dans la même catégorie de places qu'au Familia. Une fois, maman s'est pris des résidus de confiseries sur la tête en provenance du balcon. A partir de ce jour là nos places attitrées étaient au premier rang du balcon, sur le bord de l'allée centrale ; à cause du strapontin. La première fois que nous y sommes allés j'étais content. Je me disais qu'à mon tour je pourrai jeter des pelures de cacahuètes sur la tête de ceux du dessous. Dès ma première tentative pour satisfaire ce nouveau plaisir, la vindicte de l'assemblée parentale tomba nette, précise et ferme. Il n'était pas question de devenir un imbécile comme ceux qui avaient souillé l'auguste crâne maternel. L'air renfrogné, frustré, je me tassais donc dans le fond de mon strapontin, si tant soit peu ces sièges précaires pouvaient avoir un fond permettant de s'y enfoncer.

 

Quand les lumières s'éteignaient et que les premières images apparaissaient j'étais fasciné. Si par bonheur il s'agissait d'un film d'aventures et d'actions j'avais le regard scotché à l'écran. J'adorais Tarzan et son singe Chita, Davy Crocket, Robin des bois, Ivanhoé, le capitan, Dartagnan, Pardaillan, Hercule, Maciste. Il arrivait souvent que mes parents allaient voir des films pour adultes. Ils m'emmenaient quand même car ils n'avaient personne pour me garder ; et puis comme ma place ne coûtait pas cher. En ce temps là on était moins regardants pour ce qui est de suivre les règles. Mais là, quelquefois, je m'ennuyais. Je me souviens particulièrement de « la princesse de Clève » avec Marina Vlady, très jolie au demeurant, mais je n'était pas encore sensible à ce genre de beautés. Je pensais que c'était un film de capes et d'épées comme « les trois mousquetaires » ou « le bossu ». Ah Jean Marais ! J'adorais Jean Marais. Je me disais « dommage qu'il ne joue pas dans la princesse de Clève, le film aurait été autrement. Je me souviens aussi d'un film avec Robert Hossein. Je m'ennuyais tellement que je demandais sans arrêt à mon père quand ce serait fini. Mais je me réconciliait plus tard avec ce grand artiste grâce à Angélique, la marquise des anges ; réconciliation confortée par sa version des « Misérables ».

 

Après la séance nous repartions dans la nuit vers notre coron champêtre. La plupart du temps je terminais le trajet perché sur les épaules de mon père où, la tête posée sur la sienne, j'entamais ma nuit de repos remplie d'images et de héros.

 

Familia-et-bar-des-anciens.JPGDans l'année de mes six ans, il m'est arrivé un événement merveilleux. Mes parents ont déménagé. On quittait le coron des pâtures pour un appartement au deuxième étage dans la rue du pont de pierre. La rue du pont de pierre, ce n'était pas anodin, c'est là qu'était situé le Familia. Je n'avais qu'à traverser la chaussée et j'y étais. Le Modern était à quelques centaines de mètres, à deux pas de l'école.

 

La salle du Familia faisait partie d'un complexe qui s'appelait « La maison des œuvres ». Il comportait de nombreuses activités : Salle de gymnastique de la St Georges, tir à l'arc, l'Amicale St Edouard où les adultes allaient jouer au billard à trois billes, etc. Il y avait aussi le bar des anciens. Je me demandais qui pouvaient être ces fameux anciens. Ma mère m'a dit qu'il s'agissait des anciens élèves de l'école privée. Le dimanche on pouvait y aller pour boire un verre et manger des frites. De la fenêtre de ma chambre je pouvais observer les consommateurs.

 

La proximité des cinémas incitait mes parents à y aller plus souvent pour mon grand bonheur. Quelquefois, malheureusement, ils ne voulaient pas m'emmener parce que les films étaient interdits aux moins de 18 ans. Ils me laissaient seuls en me recommandant d'être bien sage. C'est pour ça que je préférais le Familia, car là, il n'y avait jamais de films interdits aux enfants. Il m'arrivait parfois d'insister et de les convaincre de m'emmener. Madame Leleu n'était pas regardante sur ce point et elle me laissait entrer. Cela fonctionna très bien jusqu'au jour où j'accompagnais mes parents pour aller voir « Crime au musée des horreurs », un film Britannique d'Arthur Crabtree réalisé en 1959. Au début du film une femme reçoit un colis. Il contient des jumelles. Elle porte celles-ci à ses yeux pour regarder par la baie vitrée et deux longues aiguilles se plantent dans ses yeux. C'était la première scène d'une série qui se succédaient tout au long du film et qui ont sérieusement impressionnées le petit garçon que j'étais. J'en ai fait des cauchemars et j'ai réveillé mes parents à plusieurs reprises cette nuit là. S'en était terminé des films interdits aux mineurs. Pour ma part, je n'ai pas demandé de jumelles à Noël.

 

J'étais persuadé que les cinémas devaient posséder un stock impressionnant de films pour en projeter des différents Modern--l-entree.jpgchaque semaine. J'observais de la salle, les ouvertures qui laissaient passer le faisceau de lumière pour la projection et j'imaginais des centaines de petites boîtes entreposées dans la cabine, comme celle du curé au patronage qui nous passait des films fixes de Tintin. Je pensais également qu'il y avait des hommes et des femmes qui se cachaient derrière les rideaux pour faire les voix des personnages. J'étais renforcé dans cette idée lorsqu'un jour l'abbé Warein était allé sur la scène faire des commentaires sur un film non sonorisé qu'il projetait des colonies de vacances.

 

Un jour ma mère tendit un prospectus à mon père en lui disant « Il est devenu fou Leleu, regarde ce qu'il met sur ses prospectus ». Il y avait d'écrit : « Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère viendra à toi ».

 

« Qu'est-ce qu'il veut qu'on aille faire à la gare d'Aire, ajouta-t-elle ». Etait elle sérieuse ou plaisantait-elle ? Impossible de le dire. Dans les deux cas, elle avait toujours la même expression du visage. En tout cas, elle faisait allusion à Aire sur la Lys, une ville voisine de Merville.

 

On y est allé voir, non pas à la gare d'Aire, mais au Modern, et c'est ainsi que je découvris Jean Marais dans « Le bossu ».

 

Le père de mon ami Jacques était projectionniste au Modern. Il avait de la chance Jacques. Il ne payait pas le cinéma et il pouvait se placer où il voulait. Moi, quand je n'étais pas avec mes parents, je n'avais droit qu'aux places les moins chères. Un jour Jacques réussit à me convaincre de l'accompagner au balcon. « Ne t'inquiète pas, ça ne se verra pas, affirma-t-il ». J'étais à peine installé que je vis arriver Arthur Leleu qui effectuait un contrôle des billets. De peur de me 001-copie-1.jpgfaire réprimander je lui dis que je ne le trouvais plus. Ce fut encore pire. Il m'ordonna de sortir. Je me retrouvais dans le hall en larmes. Son fils qui était près de la caisse me demanda pourquoi je pleurais. Je lui expliquais que j'avais été viré parce que je ne me trouvais pas mon ticket. Attendri, il me fit entrer vers les fauteuils des secondes. Quelques minutes plus tard je vis arriver Arthur qui continuait son contrôle. De peur qu'il me reconnaisse, je dissimulai mon visage du mieux possible en lui tendant mon billet. Il me regarda et il me le rendit. Ouf, j'ai pu voir mon film.

 

Malheureusement en 1959 le gouvernement décida de supprimer le reversement de la taxe additionnelle aux exploitants qui investissaient. Elle sera rétablie dans les années soixante. En attendant Arthur Leleu, qui avait d'autres projets, se refusa de supporter cette nouvelle imposition. Il ferma le Modern cette même année.

 

Le Familia devint donc l'unique cinéma de la ville. Pourtant la direction se refusa à augmenter le nombre de séances. A celle de 17h30 le dimanche, il y avait une queue phénoménale au guichet. Les cinq cent fauteuils étaient occupés et très souvent de nombreux spectateurs ne pouvaient pas entrer. La seule concession qui fut faite, c'était l'ouverture de la caisse en fin de matinée, à 11h pour ceux qui sortaient de la messe de 10h, afin d'éviter aux spectateurs de faire la queue l'après-midi.

 

Quand le « Ivanhoé » de Richard Torpe fut projeté on retrouvait plein de petits Ivanhoé qui caracolaient sur les trottoirs de la rue du pont de pierre après la projection. En ce temps là, le Familia programmait régulièrement des reprises des films à succès. Ils attiraient presque autant de monde que lors de leur première sortie.

 

En 1962 le Famila programma « Ben Hur. J'y étais, bien évidemment, dans les premières séances. Il y avait la foule à chaque projection. Je remarquais que les portiers ne distribuaient pas de tickets de sortie à l’entracte et qu'ainsi ils ne contrôlaient pas les personnes qui entraient. Avec plusieurs copains, il nous est venu l'idée de retourner voir le film le jeudi après-midi, après l'entracte pour ne pas payer. Nous attendions calmement à l'extérieur le moment propice pour nous faufiler dans la salle, lorsque nous vîmes arriver l'abbé Warein avec sa camionnette pétaradante. « Ça tombe bien vous aller m'aider à transporter des cartons, nous dit-il ». Nous n'avons pas osé lui dire que nous voulions entrer en fraude. Adieu Ben Hur, Messala, Ester et compagnie. Assourdis par les tremblements des tôles de la camionnette nous étions en route pour l'usine à papiers de Lestrem. Et dire que ma mère me disait sans arrêt de ne pas mettre le son de la radio trop fort !

DSCF5597.JPG

 

LEGENDES DES IMAGES

1. Le Modern

2. Le Familia

3. Le plan du Familia

4. La maison des ouvres : Bar des anciens au premier plan, Familia à l'arrière plan

5. Entrée du Modern

6. Carte d'exploitant d'Arthur Leleu exploitant du Modern

7. Affiche programme du Familia

Merci à Jean François Vautrin qui m'a permis de corriger une erreur sacrilège. Je parle dans l'article de l'Amicale St Edouard où l'on jouait au billard à trois "boules". C'est une erreur manifeste. Il s'agit de billard à trois billes. Et on ne joue pas avec des "queues", mais avec des cannes. Qu'on se le dise. Je suis intéressé par ceux qui acceptent de me faire profiter de leurs connaissances et ainsi apprendre de nouvelles choses. Encore merci Jean François.

DG

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Published by Daniel Granval - dans CINEMA
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